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«Mixité» de Michelle Teran, ou l’efficacité de l’approche documentaire


La résidence de l’artiste canado-mexicaine Michelle Teran, à LA CHAMBRE BLANCHE à l’automne 2015, s’est déroulée sous le signe de la «Mixité», un enjeu qui touche de près les quartiers centraux de Québec. Le travail de Michelle Teran fait réfléchir au sens de ce mot trop facilement détourné par nos politicien·ne·s quand il est question d’intervenir dans le développement de ces quartiers. Caméra vidéo en main, Teran a interviewé des représentants de cinq organismes concernés par la question du logement à Québec et a suivi certaines de leurs activités pour produire autant de courts documentaires, présentés en galerie au mois de décembre. Elle a réalisé des entrevues avec le FRAPRU (Front d’action populaire en réaménagement urbain), le BAIL (Bureau d’animation et d’information au logement), Mères et Monde, le Comité Populaire Saint-Jean-Baptiste et le PECH-Sherpa (Programme d’encadrement clinique et d’hébergement). En outre, deux vidéos se concentraient sur des moments importants des revendications sociales de l’automne 2015: la Nuit des sans-abri, le 16 octobre, dans le quartier Saint-Roch (place de l’Université-du-Québec), et la «Grève sociale», avec l’occupation du bureau de Sébastien Proulx, député de Jean-Talon, et l’occupation du siège social de la Banque nationale, sur le boulevard René-Lévesque par des groupes communautaires les 2 et 3 novembre. Tous ces films étaient présentés dans la galerie de LA CHAMBRE BLANCHE en parallèle sur sept écrans plats—cinq de petites dimensions alignés sur le même mur, et deux de moyennes dimensions disposés séparément —, accompagnés d’une projection plein mur présentant l’affiche «Communautaire en grève» installée sur la façade d’un édifice abandonné de la rue Saint-Jean.

En continuité avec ses travaux précédents, Michelle Teran cherchait par cette installation à faire résonner à un niveau plus profond et plus universel les évènements filmés, afin de rejoindre un public qui n’est pas nécessairement au fait du travail concret de ces organismes, ou du quotidien des gens qui y sont impliqués. Le parallélisme entre les vidéos défilant simultanément sur les multiples écrans disposés dans l’espace d’exposition faisait ressortir plusieurs points de convergence. Bien que les organismes choisis par Teran soient très différents les uns des autres, les personnes interviewées semblaient partager les mêmes inquiétudes, les mêmes appréhensions face à la situation actuelle du logement social à Québec, et elles exprimaient le sentiment qu’une véritable crise est à nos portes. Les organismes en question font face à des difficultés croissantes pour répondre aux demandes d’aide en matière de logement que ce soit de la part de personnes souffrant de troubles mentaux, de personnes démunies, de mères seules, voire de simples locataires habitant les quartiers centraux en plein embourgeoisement. Face à ces diverses situations, le spectateur était rapidement confronté à leurs points communs, à leur dimension collective et sociale, et voyait immanquablement émerger la question du «droit au logement». À la lumière de l’impact psychologique de la précarité en matière de logement sur les individus, les questionnements déferlaient: le logement est-il aujourd’hui réduit au statut de simple bien de consommation? Quel est le véritable coût social de cette situation? Est-ce que le logement ne devrait pas être considéré comme un droit fondamental, nécessitant des mesures appropriées?

crédit photo: Ivan Binet

L’intérêt de la démarche de Michelle Teran réside dans cette capacité à dépasser la singularité de l’expérience individuelle pour faire émerger la dimension sociale, à trouver le «macro» dans le «micro». En outre, la perspective de l’artiste sur la question du «droit au logement» se comprend mieux si on considère les autres évènements ayant ponctué son séjour à Québec. Il y a d’abord eu, au début novembre, la projection du film Mortgaged Lives (2013), qui documente le mouvement de résistance contre les évictions résidentielles qui s’est développé en Espagne à partir de 2006-2007. Ensuite, lors de l’ouverture de l’exposition le 12 décembre, le texte Sessions Rupture — qui est la transcription d’une conversation entre une psychologue et quatre femmes victimes d’une éviction à Madrid, tirée du film Mortgaged Lives — a été lu par autant de participants et participantes invités pour l’occasion. La discussion qui a suivi cette lecture publique révélait bien l’efficacité de la démarche de Teran. Sauf exception, le public québécois ne connaît pas précisément le contexte d’origine de cette conversation, soit les circonstances de la crise des évictions en Espagne (qui passe évidemment sous le radar des médias d’information locaux). Mais c’est justement ce manque de familiarité qui produit l’effet d’abstraction permettant d’en révéler la dimension universelle, et de faire glisser l’attention sur la dimension psychologique, traumatique, de l’expérience de l’éviction.

crédit photo: Ivan Binet

Prenons les mots de Gladys — une des victimes de cette crise des évictions résidentielles — , qui pour être parfaitement compréhensibles doivent être mis en relation avec les lois espagnoles sur les hypothèques, mais qui ne peuvent manquer de faire écho chez la plupart d’entre nous de toute façon:
«Au téléphone, par courrier. Chaque fois que tu ouvres la boîte aux lettres, c’est comme un coup émotionnel. Qu’est-ce que je fais? Si je n’ai pas l’argent, comment vais-je rembourser la banque? Et la banque va tout reprendre, jusqu’à ce qu’il ne me reste plus rien. Et puis ils s’attaqueront à ma famille. C’est ça qui fait mal. C’est un mélange de sentiments. Peur. État de détresse. Anxiété.»1

crédit photo: Ivan Binet

La discussion qui a suivi s’est engagée facilement sur les parallèles avec les situations vécues à Québec, sur les effets traumatiques de la perte de sa résidence, de son «chez-soi», et sur l’engrenage de l’angoisse, du sentiment de culpabilité et du désespoir: comment ces sentiments qui peuvent être spontanément perçus comme des faiblesses individuelles dépassent en fait le niveau de l’individu et font partie d’une mécanique dont le résultat est le renforcement et la légitimation des inégalités sociales.

Michelle Teran réussit donc à montrer comment des difficultés vécues comme des situations individuelles sont en réalité les effets d’un système qui opère jusque dans l’âme de l’individu. Comment les personnes qui connaissent ces difficultés, et qui selon le discours dominant n’auraient qu’elles-mêmes à blâmer, sont en fait les victimes d’un processus qui s’attaque à leur estime de soi par des voies invisibles. Comment ce système laisse des traces, des cicatrices indélébiles. Et comment, enfin, plusieurs personnes réussissent à retrouver l’équilibre, la confiance, ou la fierté nécessaires à la poursuite d’une vie quelque peu sereine dans l’action, que ce soit par l’action militante, le travail communautaire, ou de simples gestes d’entraide. Continuons avec Gladys:
«Alors ce que nous avons fait c’est de rendre visibles leurs manières de nous faire mal. De rendre cela visible, cela nous rend fortes. C’est vrai. […] J’ai l’idée qu’ils vont devoir redonner tout ce qu’ils ont pris à toutes ces familles; même si c’est seulement une partie de ce qu’ils ont volé. C’est un crime.»2

crédit photo: Ivan Binet

Cette résidence de l’automne 2015 marquait le deuxième passage de Michelle Teran à LA CHAMBRE BLANCHE, et la continuité de son travail sur les traumatismes sociaux dans l’espace urbain mérite d’être soulignée. En 2006, Teran avait documenté à l’aide de cartes urbaines et d’entrevues avec des passants, des résidents et des commerçants des quartiers centraux les cicatrices psychologiques laissées par la clôture installée en 2001 lors du Sommet des Amériques pour rendre le Vieux-Québec étanche à toute contestation de l’évènement: une clôture renforcée de laissez-passer obligatoires, de corps policier extraordinaires, d’hélicoptères, de gaz lacrymogènes, etc. Dans ce projet, l’artiste n’a pas eu de difficulté à réveiller chez les gens du quartier les souvenirs de cet épisode honteux, infligé à l’ensemble des citoyens des quartiers centraux de Québec par la classe politique locale et internationale pour discuter d’une ZLEA (Zone de libre-échange des Amériques).

crédit photo: Ivan Binet

Si les artistes contemporains sont régulièrement aux prises avec le dilemme de contribuer involontairement à l’embourgeoisement des quartiers populaires ou anciens par les interventions qu’ils/elles y font, avec Michelle Teran, nous avons clairement affaire à une artiste qui sait éviter ce genre de situation paradoxale. En effet, son travail sur le droit au logement et sur les traumatismes psychologiques associés à la perte du «chez-soi» met plutôt en évidence les effets néfastes de la spéculation immobilière et de la ségrégation sociale accompagnant souvent les projets de «revitalisation».

  1. TERAN, Michelle. 2013, Sessions Rupture. Madrid: Groupe sur l’impact psychologique de la Commission de la Vérité et PAH Madrid, p. 8.
  2. Ibid., p. 19.