Archives mensuelles : décembre 2017

City Sonorities

À chaque époque, ses utopies. Elles sont, en effet, les témoins manifestes des enjeux auxquels sont confrontées les sociétés d’hier et d’aujourd’hui. Ces utopies s’expriment parfois à travers l’architecture des villes, parfois dans les grands discours politiques, parfois au détour d’une conversation entre amis… et souvent dans les arts. Or, si depuis Thomas More ce sont principalement les questions sociales qui ont occupé les utopistes, c’est la question environnementale qui semble désormais être au cœur des préoccupations du XXIe siècle. Pour plusieurs artistes contemporains, la ville est alors envisagée comme un laboratoire d’exploration et d’expérimentation des possibles.

crédit photo: Carol-Ann Belzil-Normand

crédit photo: Carol-Ann Belzil-Normand

L’hiver dernier, en collaboration avec Seconde Nature, LA CHAMBRE BLANCHE accueillait les artistes Peter Sinclair et Owen Chapman dans le cadre du projet Future DiverCities. Au cours des quatre prochaines années, Future DiverCities réunira des créateurs ainsi que des organismes européens et québécois autour des questions de la mobilité en milieu urbain, de la diversité culturelle et de la participation citoyenne au sein de la société mondiale d’aujourd’hui et de demain. Il s’agira pour ces différents collaborateurs de promouvoir des initiatives artistiques qui explorent de nouveaux modèles de création et de diffusion dans une perspective d’inclusion et d’échange entre l’art, la science et les communications.

Réunissant un artiste français et un artiste québécois dont les chemins s’étaient déjà croisés à plusieurs reprises, mais jamais dans le cadre d’un projet commun de création, cette résidence a donné l’impulsion de départ1 à la conception d’une œuvre-dispositif, City Sonorities, dont la forme se modulait en fonction de la participation du public et de la fluctuation des données générées par ces derniers. Cette démarche visait, entre autres, l’exploration de différents degrés de participation des spectateurs dans la réalisation d’une œuvre immersive et évolutive. Il s’agissait également de proposer d’autres modes de représentation en utilisant le son comme un véritable matériau permettant de reconfigurer le monde sensible et de donner forme à une utopie de plus en plus désirée… celle d’une cité sans voiture.

crédit photo: Carol-Ann Belzil-Normand

crédit photo: Carol-Ann Belzil-Normand

Concrètement, City Sonorities proposait une expérience immersive se déployant à la fois dans les rues de Québec et dans le monde virtuel de New Atlantis, une plateforme web créée par Sinclair et Chapman. Dans un premier temps, chaque participant devait installer sur son téléphone une application spécialement conçue pour le projet. Il se voyait ensuite confier trois tâches. La première consistait à sortir de LA CHAMBRE BLANCHE et à marcher durant plus ou moins une quinzaine de minutes afin de s’en éloigner un peu.

Lorsque le marcheur estimait qu’une distance suffisante le séparait de la galerie, il devrait ensuite prendre une photo afin de se créer un avatar dans la plateforme New Atlantis. Il avait aussi pour mission d’enregistrer l’un des sons qu’il percevait autour de lui, mais pas n’importe lequel: un son qui ne devait pas être parasité par le bruit des voitures. Il s’agissait d’un défi de taille, puisque l’expérience se déroulait en plein cœur de la Basse-Ville de Québec. Toutefois, faisant preuve d’ingéniosité, certains ont capté le claquement d’une porte, le doux craquement de la neige sous leur pas, le cri d’un oiseau… Puis, par le biais de l’application, le participant devait transmettre aux artistes l’image de son avatar et le son qu’il avait enregistré.

crédit photo: Carol-Ann Belzil-Normand

crédit photo: Carol-Ann Belzil-Normand

Enfin, la dernière tâche consistait à appuyer sur le bouton Start tracking et à revenir tranquillement vers le centre d’artistes. La trajectoire et la vitesse des marcheurs étaient alors transformées en données numériques puis retransmises en temps réel à Sinclair et Chapman qui s’affairaient déjà à mettre en place la prochaine étape de l’expérience dans la galerie. En effet, durant les quinze précieuses minutes de déambulation des participants dans la ville, le duo d’artistes transformait les informations recueillies en une œuvre sonore inédite.

À leur retour à la galerie, les marcheurs étaient invités à prendre place à l’intérieur d’un dispositif constitué d’écrans d’ordinateurs et de haut-parleurs. Ils pénétraient alors dans le monde virtuel de New Atlantis. Scrutant les moniteurs autour d’eux, ils pouvaient observer leurs avatars se déplacer dans un paysage urbain schématisé et converger tranquillement vers un lieu de rassemblement qu’ils devinaient être LA CHAMBRE BLANCHE. Au même moment, ils étaient plongés au cœur d’un environnement sonore complètement nouveau, créé en temps réel par les artistes à partir des sons recueillis à peine quelques minutes plus tôt. Graduellement, l’audience découvrait une urbanité sans voitures, sans moteurs vrombissants, sans klaxons… en somme, une cité sans l’omniprésence sonore des automobiles où d’autres sonorités pouvaient être expérimentées.

crédit photo: Carol_Ann Belzil-Normand

crédit photo: Carol-Ann Belzil-Normand

Le projet s’est avéré un point de convergence entre des problématiques liées à la mobilité en milieu urbain et au traitement des données dans une perspective de création artistique. Toutefois, il ne s’agissait pas tellement de vérifier des concepts ou des théories en lien avec l’utopie d’une ville sans voiture, mais plutôt de réfléchir aux autres réalités possibles: ouvrir une brèche et lancer le débat. Sinclair et Chapman cherchaient peut-être davantage à offrir une multiplicité de points de vue, une pluralité de trajectoires et – en fin de parcours – un espace commun pour expérimenter quelque chose qui n’aurait pas pu prendre forme sans l’engagement et la collaboration de chacun. Ensemble, les artistes et le public ont donc vécu la possibilité d’une urbanité sans automobiles et cela leur a permis d’explorer de nouveaux paysages sonores. Ils ont également dessiné les contours d’une «ville numérique», dernier avatar de la relation entre la cité et les technologies, qui pose aujourd’hui de nouvelles questions sur l’engagement citoyen, le commerce, l’accessibilité aux services, l’étalement urbain…

Sur le plan de l’art sonore et de l’art numérique, ce projet a aussi permis de poser les jalons d’une réflexion à la fois conceptuelle et esthétique sur les relations son/espace et son/distance. Par la traduction des sons de la ville en données numériques, les artistes proposaient un autre langage et, de ce fait, une autre manière de communiquer/représenter/expérimenter l’environnement urbain. L’œuvre-dispositif développée dans le cadre de cette résidence a ainsi fait appel aux interactions, aux interférences et aux corrélations entre ce qui est proche et ce qui est loin; entre l’intérieur de la galerie et le milieu dans lequel elle s’inscrit; entre le monde virtuel et la réalité.

En somme, au-delà de la démonstration de techniques et de technologies de médiations de données, l’un des intérêts de cette expérience était d’exprimer – à l’aide de matériaux ancrés dans le réel – un autre possible, ou plutôt, une multitude de possibles. Se faisant, City Sonorities nous faisait prendre conscience de notre rôle et de la place que nous occupons, non seulement en tant qu’auditeurs et amateurs d’art contemporain dans la salle d’exposition, mais également en tant que citoyens dans la ville.

  1. En effet, la résidence a donné lieu à un deuxième volet en février 2018, mais cette fois au Centre National de Création Musicale de Marseille. Consulter l’article suivant pour plus de détails : City Without Cars, an utopian world between Québec and Marseille. [En ligne], http://futuredivercities.eu/index.php/portfolio/city-without-cars-an-utopian-world-between-quebec-and-marseille (page consultée le 11 janvier 2019).