Archives mensuelles : avril 2008

Exils intérieurs

La quatrième édition de la Manif d’art TOI/YOU: La Rencontre, qui avait lieu dans la capitale aux mois de mai et juin 2008 nous a donné la chance de nous imprégner de nombreux travaux d’artistes actuels de renom. On aura pu voir l’œuvre de Els Vanden Meersch, venue de Belgique pour une résidence à LA CHAMBRE BLANCHE. L’installation qu’elle a présentée, intitulée Intérieurs exclus, ne laissa personne indifférent.

Visite rétrospective

Dans la salle aux plafonds hauts, accompagnés par l’écho de nos propres pas, nous percevons une lueur reflétée sur le mur en face de nous. Sur la droite, une construction noire rappelle les conteneurs de transport maritime. C’est vers ce bunker antinucléaire improvisé, imposant bloc d’abime, que nous sommes d’abord attirés, entrant par la porte étroite que les plus audacieux ferment derrière eux.

crédit photo: Ivan Binet

crédit photo: Ivan Binet

À l’intérieur, de nombreux tubes fluorescents agressent notre œil habitué à la pénombre de la salle précédente. Une lumière froide et crue se réfléchit sur les murs blancs tapissés de tirages photographiques sur papier glacé. Les couleurs vives des photographies nous interpellent et nous sommes intrigués par les sujets représentés: des lieux et des pièces d’où la présence de l’homme est exclue, créant à la fois une mise en abîme du sens et de la situation où nous nous retrouvons.

crédit photo: Ivan Binet

crédit photo: Ivan Binet

De prime abord, les critères présidant au classement des images nous échappent. Elles sont groupées par trois ou quatre, collées directement aux murs. Ces compositions éphémères1 sont arrangées selon une stricte géométrie. Les couleurs, l’espace et les points de vue (cadrages subjectifs à hauteur d’œil) se répondent en écho, les architectures semblent construites de la même main. L’atmosphère est lourde, on y respire mal. Où sommes-nous? Impossible de le savoir, aucune indication ne nous décrit les lieux. À mesure que les images se succèdent, la claustrophobie nous envahit. On croit voir des entrepôts, des salles de décontamination. Puis, la photographie d’une photographie des rails menant au camp d’Auschwitz donne un indice sur la portée symbolique possible de ces endroits.

Dans notre imaginaire, tous ces lieux inconnus prennent alors un sens incertain. Ce sont des bunkers désaffectés, des chambres à gaz, des appartements exigus dont les régimes totalitaires ont été les instigateurs au cours du dernier siècle. Triste constat: notre mémoire défaille, n’arrive pas à se fixer sur un lieu particulier. Ils sont tous semblables et une même atmosphère y règne. Même s’il est certain que nous les voyons pour la première fois, leur disposition nous est familière et c’est comme si l’horreur et l’inconfort de ceux qui nous y ont précédés suintaient encore de leurs murs. Les suies grasses d’une histoire multiple à laquelle nous ne pouvons plus avoir accès collent à ces lieux. Une poésie suffocante en émane. Ne pouvant plus la supporter, nous sortons.

crédit photo: Ivan Binet

crédit photo: Ivan Binet

Ailleurs, dans la grande salle, une série d’images projetées défilent à rythme régulier. En fondu, des photographies aux cadrages strictement identiques montrent un enchaînement de pièces désertes aux couleurs livides. Une fenêtre, toujours la même, s’ouvre sur un paysage répété à l’infini. Une fois de plus, aucune indication ne nous permet de savoir où nous nous trouvons.

Après quelques minutes, le doute s’installe: il ne s’agit ni d’un hôpital, ni d’un hôtel. Le sens nous semble absent, pourtant il est partout dans cet enchaînement. Chaque pièce y est identiquement silencieuse, ou presque, si ce n’est que le temps y a fait la peinture s’écailler, les crépis tomber, les calorifères rouiller. Aujourd’hui, les intérieurs qui furent jadis parfaitement identiques ont acquis la patine que seuls la nature et le temps savent infliger aux orgueils et aux objets de l’homme. La leçon demeure éloquente et même ironique: chaque pièce est devenue unique. La vie y a repris ses droits. Si calmes et parfaitement blanches que soient les surfaces (murs, planchers, plafonds), tout y est devenu texturé et, dirait-on selon notre sensibilité actuelle, beau. Pour peu que l’on connaisse l’auteure de cette suite, on se doutera qu’il s’agit d’un lieu symboliquement très chargé: une station balnéaire construite selon les principes d’une architecture moderniste et fonctionnaliste sous l’Allemagne nazie. Indestructible, l’édifice de la Prora sur l’île de Rügen fait trois kilomètres de long et résiste à toute tentative de démolition.

Liens obligés, les lieux de Els Vanden Meersch présentés dans cette exposition sont les vestiges des idéologies totalisantes visant à détruire le sentiment d’individualité, passant par l’épuration de toute fantaisie décorative au profit d’une standardisation implacable et moribonde des espaces où l’homme vit et travaille. Si elle constitue une invitation impérative à la souvenance, la froideur des endroits présentés par l’artiste est aussi un constat photographique des équations utopistes et de l’hygiène eugéniste de ces régimes vétustes où la raison instrumentale l’emporte sur la différence fondamentale entre les humains. En conséquence, le même être, unique, répété dans le même environnement reproduit à l’infini, réifié par la domination sidérante de l’industrie et de l’État, est mené vers une mort certaine de sa créativité. Une humanité objectivée comme une statue minérale et inerte, sa différence lavée à la chaux vive, sa différence trahie par une machine fascinante qui semble avoir pénétré toutes les sphères de sa vie jusqu’à son habitat. Et pourtant, le temps y a fait son œuvre… L’homme a naturellement et complètement déserté ce microcosme de béton le plus souvent pour aller vivre librement, en banlieue.

  1. Tout au long de sa résidence, Els Vanden Meersch a modifié la disposition et le choix des images.