Archives mensuelles : mars 2012

Takao Minami: la route immatérielle

Le road-movie est l’occasion de traverser des routes en suscitant une appréhension du territoire. Depuis entre autres les romans de Jack Kerouac, la représentation intérieure des protagonistes et leurs cheminements initiatiques trouvent aussi une extériorisation et une figuration par le biais des paysages bordant la voie de circulation. Lorsque Takao Minami s’approprie cette puissante forme de récit fictionnel américain, il ajoute à la représentation d’une vérité subjective celle du spectateur actif, ayant le dernier mot et qui doit, en bout de course, puiser dans la fiction des autres, comme un embrayeur foncièrement impersonnel, par lequel il devient pourtant possible de montrer son histoire.

crédit photo: Ivan Binet

crédit photo: Ivan Binet

Partir de l’impersonnel pour aller à soi serait donc le propos du travail récent de Takao Minami. À la suite de sa résidence à LA CHAMBRE BLANCHE, à l’hiver 2012, l’artiste japonais basé à Paris donne à voir un processus d’accélération et de décélération dans la diffusion de films emblématiques du genre, tels que Easy Rider, réalisé par Dennis Hopper en 1969. À l’aide de technologies numériques comme le GPS, l’illustration de la multitude des parcours de l’artiste, à pied, en bus, en taxi dans la période de création de son projet en vient à se juxtaposer au déroulement du film, reproduisant la vitesse de ses parcours urbains récents. Autrement dit, la superposition des trajets de l’artiste cannibalise doucement le contenu du film. Ce faisant, il s’applique également à un détournement des modalités d’usage d’accélération et de décélération, simple fonction de base d’un lecteur DVD et fait de même avec le GPS, dont l’utilité est mise au service d’un principe inédit de représentation de trajectoires personnelles, intimes.

crédit photo: Ivan Binet

crédit photo: Ivan Binet

La question du trajet connote la résidence de l’artiste, dont l’espace de création consiste en l’investissement d’un lieu auquel il s’adapte, en dominant les spécificités et en appréhendant ses marques. En ce sens, il est logique que Minami, à l’instar les compositeurs n’a aussi pour sujet que la musique elle-même, puisque le rythme du trajet est là où il situe son apport principal. L’appropriation d’un espace, tenant lieu de signature est problématique, elle ramène l’auteur à son confinement intrinsèque et il est vrai qu’il y a une forme d’humour dans la critique implicite de cet autre film relu par Takao Minami, road-movie historique cette fois, dont le propos annonce tous les road-movies du cinéma sur le continent américain, soit la découverte de l’Amérique par Colomb. La représentation emphatique par Ridley Scott, pour les commémorations du 500e anniversaire de cette expédition folle, dans sa version remaniée, impliquant toujours l’alliage de la vitesse modifiée et du rythme, montre l’aspect dérisoire du processus d’appropriation. L’artiste, en déniant les faux-semblants de son stratagème développe une forme de commentaire libérateur, lui permettant de négocier avec un tact teinté d’ironie les enjeux et objectifs qu’il s’est imposé pour sa résidence.

Mais encore, Takao Minami s’applique à mettre au point un récit sur soi sous influence des plateformes médiatiques avancées. On sait à quel point le cinéma peut affirmer l’énonciation de la route pour elle-même, dans le cinéma qui s’est intéressé à reprendre le genre du road-movie au tournant des années 2000 (David Lynch, Vincent Gallo). Le brouillage identitaire y est avéré, la représentation de soi s’immisçant subrepticement dans la représentation de la route, jusqu’à ce que fusionnent l’état d’esprit et la disposition propres au spectateur et au créateur. Cette confusion des points de vue laisse tout loisir de vérifier ce qui se cache derrière la logique d’enchaînement des images en mouvement, dont le road-movie serait l’une des manifestations les plus pures.

crédit photo: Ivan Binet

crédit photo: Ivan Binet

En quoi le défilement de la route nous concernerait d’une quelconque manière? En quoi celui-ci NOUS regarde? L’abstraction du mouvement, mis au profit d’un rapport à soi, montre combien le travail de Takao Minami prend acte des spécificités de l’ère numérique. Déjà, David Lynch avait démontré dans son Inland Empire combien cette interrelation entre le spectateur et l’individualité relevait aussi de l’interface, soit du contexte d’expression propre au numérique. Ce faisant, il est dorénavant possible d’être à la fois dedans et dehors.

Autrement dit, un saut psychique se met en place avec la représentation en art depuis le web, relevant d’une indissociation sublime entre la soi-disant «passivité» associée au spectateur qui à tout moment devient «réactive». Interrogeant de la sorte les formes traditionnelles d’énonciation, l’écoulement du temps n’est plus inévitable et fatal mais offre l’occasion d’une prise en main, où le monde des représentations (même les plus célébrées, les plus cultes) n’est que l’envers d’une même image de soi.